Culture

L’INDUSTRIE DU DISQUE AU MALI

Par Simon Doniol

Le Mali possède une culture musicale parmi les plus riches du continent, mais derrière les succès internationaux de quelques artistes, l’économie locale de la musique n’a jamais pu se développer pour soutenir au mieux ses talents. Retour sur l’histoire de l’industrie musicale du pays.
(Ph) www.studiobogolan.com

De l’indépendance à la fin des années 70 : une musique propriété de l’État – les grandes heures de Radio Mali

De l’indépendance en 1960 jusqu’à la fin des années 1970, toute musique produite au Mali appartient à l’État. Il s’agit alors de glorifier l’indépendance, en s’inspirant de la politique d’authenticité culturelle promue par Sékou Touré en Guinée. Les artistes rivalisent de prouesse lors des Semaines Nationales de la Jeunesse de l’époque de Modibo Keita ou pendant les Biennales sportives, artistiques et culturelles sous l’ère de Moussa Traoré.

Les légendaires orchestres nationaux et régionaux s’y révèlent. L’Office de Radiodiffusion Télévision du Mali (ORTM) enregistre les groupes et les artistes au sein de Radio Mali, l’unique studio professionnel à cette époque où officie l’ingénieur du son Boubacar Traoré[i]. Les fameux 16 volumes édités par Mali Music en 1970 ou encore les 11 disques des éditions Mali Kunkan produits en 1977 figurent au patrimoine de la musique malienne. Cependant, tous ces disques vinyles, largement diffusés sur les ondes de radio Mali, sont fabriqués en Europe.

Des artistes maliens reconnus internationalement, mais produits à Abidjan ou à Paris

Pour prendre l’exemple du Rail Band du Buffet Hôtel de la Gare de Bamako, les musiciens sont employés par la Régie des chemins de fer du Mali en qualité de fonctionnaires et leurs instruments sont la propriété de l’État. Salif Keïta, le leader vocal du Rail Band, s’interroge déjà sur la question des royalties. Il finira par quitter le groupe pour rejoindre les Ambassadeurs du Motel, avec une partie desquels il partira en Côte d’Ivoire.

Rares sont les artistes à pouvoir être produits en dehors des sphères gouvernementales ou qui ne bénéficient pas d’un mécène s’ils ne sont pas griots. À l’image de Boncana Maïga (le chef d’orchestre des Maravillas du Mali), beaucoup d’artistes maliens décident d’aller tenter leur chance à Abidjan, la capitale musicale de l’Afrique de l’Ouest dans les années 1970 et 1980.

Il faut attendre 1977 pour que la première loi sur les droits d’auteurs soit instaurée au Mali. Le Bureau Malien des Droits d’Auteurs (BuMDA)est créé en 1978. Mais derrière ces avancées, les artistes visant une carrière internationale sont déjà partis à l’étranger, notamment en France pendant les années 1980, période où la sono-mondiale prend son essor. Salif Keita rencontre ainsi l’illustre producteur Ibrahima Sylla, et signe en 1987 sur le label Syllart Productions (aujourd’hui renommé Syllart Records) pour publier le disque Soro. Ibrahima Sylla rachète également en 1986 le catalogue de disques édités par Mali Music et Mali Kunkan, laissés à l’abandon.

Le cas de Mali K7, miné par le piratage et l’inertie de l’État

En 1988, le français Philippe Berthier ouvre le premier studio d’enregistrement multipiste du pays. En 1989, il crée Mali K7 SA, qui devient le label malien de référence au cours des années 1990. À l’origine associé au major du disque EMI, la structure perdure jusqu’en 1995, année où EMI décide de quitter le continent africain. Philippe Berthier s’associe alors à Ali Farka Touré pour reformer Mali K7.

C’est aussi à cette période qu’Ali Farka Touré fonde le Studio Bogolan à Bamako, la structure majeure qui permet à de nombreux artistes maliens, mais aussi internationaux, d’enregistrer leurs albums.

Mali K7, en période faste, pouvait tabler sur 10 000 exemplaires de cassettes audio vendues en 3 mois. Aujourd’hui, un artiste qui marche n’écoule plus que 3 000 exemplaires sur la même période. Les droits d’auteurs peinent à être appliqués et l’industrie est minée par une piraterie grandissante. Les artistes cherchent à alerter les pouvoirs publics. Rokia Traoré a lancé une marche citoyenne en l’an 2000 qui aboutit sur une rencontre entre les acteurs de l’industrie du disque et l’Etat[ii]. Les succès du Blues du désert de Tinariwen ou bien encore la reconnaissance internationale d’Amadou et Mariam cachent mal la situation délicate du marché du disque au Mali.

Mali K7 ferme définitivement son activité de production en 2005[iii], faute de pouvoir être rentable et en proie à l’inertie du gouvernement sur la question du piratage. Un piratage qui toucherait aujourd’hui presque 98% de la production nationale[iv]. Les transferts de musique par Bluetooth et le téléchargement illégal sur internet ont ainsi pris le pas sur la piraterie musicale traditionnelle. Les deux grands opérateurs Orange Mali et Malitel sont montrés du doigt mais font la sourde oreille.

Des studios professionnels et des techniciens formés, pourtant en manque de reconnaissance

D’autres studios voient le jour, essentiellement à Bamako : le studio Moffou de Salif Keita, né en 2001 après la création du label Wanda Records, le studio Yellen, le studio Maestro Sound fondé par Boncana Maïga en 2004, le studio de Teriya Mali fondé en 2007 par Berthin Coulibaly, le studio Patrice Lumumba fondé par Tiken Jah Fakoly avec la structure Radio Libre, le studio Humble Ark ou encore le Studio Mali[v].

Après la mort d’Ali Farka Touré en 2006, le Studio Bogolan a été repris par le label Syllart Records. Depuis 2006, le studio Moffou organise avec le concours de la fondation Vivendi des stages de formation au métier d’ingénieur du son. Parmi les stagiaires, trois jeunes techniciens sont aujourd’hui bien établis dans l’économie de la musique au Mali : Abdallah Ag Amano, Abou Cissé et Sidi Mohamed Dicko. Mais comme le rappelle ce dernier : « Nous souffrons d’un manque de confiance de la part des artistes maliens eux-mêmes qui parfois préfèrent dépenser plus d’argent pour pouvoir travailler avec des ingénieurs ivoiriens ou européens. L’État n’agit pas pour les artistes. Le budget alloué au BuMDA est insignifiant. La plupart des festivals qui ont lieu au Mali sont sonorisés par des techniciens étrangers, c’est aberrant alors qu’il existe du personnel qualifié compétent ici même. »

L’après-crise, les opportunités et les initiatives de la jeune garde de la musique malienne

La situation ne s’est pas arrangée avec le contexte de crise politique de 2012/2013, qui a mis à l’arrêt l’activité des studios. Mais comme l’indique Binetou Sylla, responsable de Syllart Records, « l’absence de maillage industriel pour la musique au Mali a aussi créé des opportunités. Surtout la jeune génération qui a de l’audace. La débrouillardise, c’est aussi ça qui permet une nouvelle dynamique. »

Aujourd’hui les musiques les plus populaires au Mali ne sont plus celles des orchestres nationaux, des grandes cantatrices ou des artistes qui marchent essentiellement à l’échelle internationale. Les artistes de rap sont ceux qui remplissent les stades lors des concerts, la scène live demeurant le seul moyen pour les artistes de survivre. Dans les clubs, on danse sur la Naija Music et des fusions naissent avec des artistes maliens. L’autoproduction devient la norme. Des artistes comme Sidiki Diabaté, le fils de Toumani Diabaté, des sites web commeBadama City ou Rhhm.net, plateformes de diffusion de clips et d’infos sur le rap malien, les home- studios comme celui de Buba avec sa structure Maliba Production constituent de nouvelles tendances à suivre.


Sources