L’avenir politique au Mali : LE CHALLENGE DE KIDAL

PAIX-300x180Le Forum pour la paix et la réconciliation doit constituer un signal fort sur le changement de conjoncture amorcé. C’est pourquoi sa réussite est cruciale

Sur le chemin du difficile, c’est sans aucun doute l’aptitude à se remettre en cause qui constitue le bagage le plus nécessaire à se munir. Mais c’est aussi – et malheureusement – le moins évident à emporter. Le fonctionnement de notre monde d’aujourd’hui fait que les plus grands de ses décideurs ne révisent que très lentement et très difficilement les grilles de lecture qu’ils ont établies pour déchiffrer les situations complexes et les phénomènes inédits ; qu’ils ont un faible pour les solutions pré établies, cartésiennes, linéaires et définitives ; que le respect du schéma et l’observation de la procédure prédominent chez eux sur les leçons du terrain ; que la prise en compte des subtilités, des spécificités et autres nuances soulignées par les analystes hors sérail les perturbe ; que chacun d’eux affaiblit l’élaboration de la stratégie globale en y insérant ses priorités géopolitiques ; et que trop souvent le doute amené par l’insuccès de la méthode choisie suscite l’inertie comme première réponse.

Enoncer ces réalités n’équivaut pas à se lamenter sur des règles que nous serions impuissants à modifier. Il nous faut en fait tirer de l’acceptation des vérités énoncées plus haut, le courage obstiné de mener un inlassable travail de persuasion afin que nos grands partenaires admettent la profonde gravité des évolutions survenues dans la situation du Mali. Il importe absolument de le faire pour éviter que ne se renouvelle le naufrage de 2012. Celui-ci avait été amené par la persistance d’un tragique paradoxe qui opposait à l’époque les alarmes lancées par un certain nombre de pays amis et le déni des menaces dans lequel persistaient les officiels. La répétition d’une telle erreur nous est interdite, car nous mesurons désormais à quel point la phase totalement inédite de notre histoire que nous traversons oblige par un surcroît de vigilance dans l’analyse des périls et à un supplément de résolution dans la recherche et dans l’application des solutions. Pour se convaincre définitivement de ces deux nécessités, il suffit de procéder à une revue sommaire du passé proche (celui qui se situe de janvier 2012 à maintenant). On relèvera alors qu’un certain nombre de bouleversements majeurs se sont produits de manière totalement inattendue.

UN TOTAL INVESTISSEMENT. Personne n’aurait imaginé en 2012 qu’une offensive éclair de la rébellion et des djihadistes se serait conclue par une occupation des deux tiers du territoire national. Nul ne pensait un an plus tard que ceux qui étaient encore désignés comme des éléments opérant en bandes armées seraient capables de prolonger leur avantage par une offensive potentiellement victorieuse sur le centre et le sud du pays. En mai 2014, c’est-à-dire au moment même où l’opinion était persuadée que notre armée avait réussi une évidente réhabilitation, il aurait été quasiment impossible de trouver quelqu’un qui se serait attendu à une déroute aussi catastrophique que celle subie par les Famas à Kidal.
A la même période, peu d’entre nous se seraient hasardés à prophétiser que l’anomalie kidaloise instaurée en 2013 et fortifiée en 2014 se prolongerait pour longtemps et produirait des effets aussi pernicieux. Et en 2015, après la signature de l’Accord pour la paix et la réconciliation, même les plus dubitatifs des observateurs se seraient gardés d’annoncer la recrudescence et le gain en ampleur des actes terroristes tels que nous les subissons aujourd’hui. En quatre ans, notre pays a donc enregistré une succession de catastrophes d’envergure, presque toutes imprévisibles et qui ont été autant de coups de tonnerre pour le Malien moyen. Il est, par conséquent, devenu impératif de ralentir, puis d’interrompre la spirale des tragédies.

A cet égard, la rencontre qu’a eue le samedi 27 février dernier le président de la République avec les représentants de la Coordination des mouvements de l’Azawad et de la Plateforme pourrait produire des effets notables sur le terrain si les protagonistes démontraient un total investissement dans la réalisation des engagements pris. Le chef de l’Etat a, pour sa part, fait le choix d’une méthode volontariste, choix qui se concrétise dans un chronogramme resserré avec la concentration de toute une panoplie d’actions majeures dans le bimestre mars-avril. Toutes les priorités ont été recensées. Celles politiques avec le processus de l’installation déjà entamée des autorités dites intérimaires et l’accélération prévue de l’adoption des textes qui permettront la tenue des élections de proximité. Et surtout celles sécuritaires avec la mise en place d’un dispositif commun associant les éléments des Mouvements aux Famas et aux forces internationales pour « contribuer à la protection des personnes et des biens et à la libre circulation des personnes dans le pays ». Sans oublier le cantonnement en urgence des ex combattants, exigence prioritaire des populations et des élus du Septentrion qui endurent en toute première ligne les affres quotidiennes de l’insécurité entretenues par des éléments inclassables.
La nouvelle donne connaitra un test important dans moins d’une vingtaine de jours avec la tenue à Kidal du Forum sur la paix et la réconciliation. L’événement, qui clôture le processus de rapprochement entamé à Anéfis par la CMA et la Plateforme, était au départ prévu pour ne réunir les deux regroupements. La participation du gouvernement aux travaux en modifie aussi bien la dimension que les enjeux. De « septentrionno-septentrionnal », le Forum devient implicitement national.

UN LAPS DE TEMPS COURT. Mais surtout sa réussite devrait, par la présence de hautes personnalités de l’Etat, impulser une irréversible normalisation de la situation dans la capitale de la 8è Région. Le démêlage de l’écheveau kidalois, qui devrait s’achever par le retour total de la ville dans le giron de la République, sera inévitablement un processus complexe. Les bonnes volontés, qui s’y attèleront, devront certainement apprendre à se hâter avec lenteur afin que des raidissements épidermiques ne provoquent pas de dommageables retours en arrière. Mais pour le moment, le plus important est de donner un signal sans équivoque du changement de conjoncture.
Car une certitude est là, indiscutable. Le temps des atermoiements et surtout des ambiguïtés est révolu. L’attentat perpétré le 12 février contre le camp de la MINUSMA délivre trois enseignements très clairs. Primo, que Iyad Ag Ghaly multipliera autant qu’il le pourra les actions à fort impact médiatique. Deuxio, que les forces onusiennes restent en 8è Région sa cible de prédilection. Tertio, qu’il dispose de la possibilité d’étendre de manière spectaculaire sa capacité de nuisance. Le leader d’Ançar Dine a, en effet, tenu à démontrer que ses combattants bénéficient à l’intérieur de la ville de Kidal d’une liberté d’action suffisante pour y préparer une attaque terroriste complexe, telle que celle qui a été faite (le recours préalable au pilonnage au mortier facilitant l’intrusion du camion piégé). Ce qui signifie ipso facto que la sécurisation concertée de la localité par la CMA et la Plateforme est insuffisante pour y rendre la situation plus stable.

A la lumière des récents événements, il serait inutile de se dissimuler l’ampleur du challenge sécuritaire que représente la tenue du Forum de Kidal dans son nouveau format. Fallait-il accepter ce défi et tenter de le relever dans un laps de temps aussi court ? Oui, à notre avis. Sans forfanterie et en toute responsabilité. On ne peut en effet prôner le retour de la présence de l’Etat sur tout le territoire national et esquiver la possibilité de poser un acte fort en ce sens. Surtout à un moment où ceux qui intensifient leurs attaques contre la paix ne se privent pas de choisir des cibles symboliques.
Dans le combat qui est engagé, l’Etat malien sait désormais que Barkhane et la MINUSMA partagent largement ses appréhensions. S’étant rendu à Kidal après l’attaque du 12 février, le général Hervé Gomart, chef d’état-major des forces onusiennes au Mali, y a explicitement reconnu que les terroristes ont notablement affiné leurs méthodes d’action, que ce soit dans l’élaboration de leurs opérations ou dans la confection des EID (engins explosifs improvisés) placés sur le trajet des patrouilles de la Mission.
Cette évolution, a indiqué l’officier général, oblige dorénavant les Casques bleus à être « plus présents dehors » de Kidal, à être « plus mobiles », à « semer le doute chez les terroristes ». Hervé Gomart a néanmoins déploré l’insuffisance de véhicules blindés, insuffisance qui rend ses hommes particulièrement vulnérables aux mines posées par les terroristes. La MINUSMA a, selon le chef d’état-major, aussi pris acte de la montée de l’insécurité dans la zone de Mopti puisqu’elle a initié des opérations dans les environs de Djenné et de Ténenkou. Elle a enfin pallié à l’insuffisance de ses effectifs en déléguant là où elle le pouvait la sécurisation de localités aux éléments des Mouvements.

L’OPTION DE L’ESCALADE. Le chef d’état-major a répété les mêmes analyses la semaine dernière lors de la traditionnelle conférence de presse de la MINUSMA. Le ton du général est donc différent de celui utilisé par des responsables militaires de la Mission il y a quelques mois lorsque, droits dans leurs bottes, ces derniers justifiaient la posture passive jusqu’à la pusillanimité qu’observaient les Casques bleus. A ceux qui leur faisaient le reproche d’une trop faible implication dans la sécurisation des populations, les « experts » onusiens rétorquaient alors que la lutte contre le terrorisme ne figurait pas parmi leurs missions. Pourtant la question ne concernait pas le contenu du mandat, mais l’attitude à adopter face à un ennemi en constante montée d’hostilité.
L’opération Barkhane a, elle également, pris en considération le regain d’activité des terroristes. Elle a usé la semaine dernière d’un tir de LRU (lance roquette unitaire) pour, selon un communiqué du ministère français de la Défense, détruire un repaire terroriste situé dans l’Adrar des Iforas. Les informations succinctes sur cet équipement le présentent comme un armement extrêmement récent et permettant des frappes à distance d’une extrême précision. La lutte contre le terrorisme franchit donc un palier supplémentaire au Mali. Tout comme elle le fait sous des formes totalement différentes dans d’autres parties du monde. A un moment donné, les autorités de plusieurs pays victimes du fléau avaient assuré que ce dernier avait perdu la vigueur qui lui avait permis de se lancer dans des guerres quasi conventionnelles, qu’il jetait ses dernières forces dans un conflit asymétrique et que sa neutralisation aboutirait dans le court terme.

Les faits, hélas, démentent partout cette prédiction. Chaque avancée positive rendue publique par les autorités s’attire presqu’aussitôt une réplique des terroristes. La rencontre du 27 février n’a pas échappé à cette règle. Dans un communiqué publié par l’agence Al Akhbar, Iyad Ag Ghaly a revendiqué l’utilisation le 29 février de trois mines contre des convois de la MINUSMA et s’est attribué la paternité de l’attaque perpétrée le 3 mars contre le poste de contrôle de Macina. Le leader d’Ançar Dine maintient donc l’option de l’escalade face à la mise sur la décrispation. Son choix était attendu. Et il multiplie sur le chemin du difficile aussi bien les obstacles à franchir que les sacrifices à consentir. A ceux engagés sur ce chemin de ne jamais se délester de leur détermination à avancer.
G. DRABO

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